Philippe Lerestif

Plasticien: CV, écrits perso, photographies, installations, fragments sonores, vidéos

03 août 2006

Les images mentales, texte en cours.

Les images mentales ou une tentative de compréhension des images visuelles.

Débat électronique sur le site www.hurteau.org  avec Philippe Hurteau, peintre.

Des expériences sont engagées depuis fin 2002 dans le cadre d’un projet artistique « Visiotime » conçu par Philippe Hurteau et Philippe Cognée, plasticiens. Ce projet porte sur la perception des images.

Philippe Lerestif

Vouloir confronter des idées sur notre rapport aux images (même si on n’est pas plasticien) est tout à fait d’actualité et tenter d’en illustrer le contenu du point de vue des arts plastiques n’est pas une mince affaire devant les innombrables possibilités qui nous sont offertes.

Brouillages et cryptages en peinture, telle était votre proposition à tous les deux, Ph. Hurteau et Ph. Cognée à la galerie Jean Boucher, à Cesson Sévigné en décembre 2002. Elle apportait un début de cohérence face à un foisonnement de possibilités et j’en profite pour dire que le projet Visiotime semble poser de bonnes questions quant à la perception et la diffusion des images. Mais le débat ne fait que commencer, comme vous l’indiquiez si bien, lors du vernissage.

En effet, il me semble qu’on oublie souvent de s’intéresser, aux vues des nombreuses expositions plastiques présentées ici et là, de l’existence et du pouvoir des « images mentales » : Je veux parler de ces images que l’on se représente à l’intérieur de soi à la suite d’une perception, d’un stimulus ou d’une excitation extérieurs provenant par exemple d’un objet, d’une image que l’on regarde ou d’un son que l’on entend.

Qui n’a pas expérimenté ce phénomène  étrange ?

En fait, d’après les expériences, il est  certain que nous en userions à chaque fois que nous réfléchissons pour anticiper, comprendre ou encore imaginer.

Je me propose un peu plus bas d’en éclaircir l’objet sous la forme de remarques et d’interrogations.

Et si vous me le permettez voilà une piste supplémentaire, pour « Visiotime », qui mériterait d’être abordée car elle abonde d’interrogations liées aux domaines des arts plastiques, certes, mais elle modélise  sans doute une façon de penser qui est commune à tous.

J’aimerais également avoir votre avis là-dessus en retour. Merci.

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Quand nous prêtons attention à un objet, une image ou un son, il est certain que nous n’en subissons pas les effets de la même manière selon les individus. Ce que produit la vision d’un objet sur l’affect, la prégnance d’une photographie ou d’une oeuvre musicale, vont provoquer chez un individu un degré de réaction que l’on ne pourra pas définir objectivement. Et chez un autre la réaction sera encore différente.

La difficulté à en mesurer l’objectivité tient d’abord au fait qu’il existe plusieurs intermédiaires ou différents stades de perception des choses extérieures. Si on admet l’idée que l’image ou encore le son font parti d’une réalité, chacun en capte néanmoins les informations de manière perceptive, c’est à dire de manière phénoménologique au sens Kantien du terme. On subit d’abord des phénomènes physiques liés au corps et plus précisément à la vision. C’est le premier  intermédiaire qui nous sépare du monde extérieur.

Si les images nous « traversent » comme disait Descartes, c’est à dire si elles  touchent notre rétine par leur matérialité, nous pouvons les rendre également intelligibles. La perception n’étant qu’une approche directe  au contact de l’image, le pouvoir imageant se charge de les transformer  de manière subjective. La construction ou la production d’images mentales est le second intermédiaire et l’ultime moyen pour accéder à la caractéristique de l’image que nous voyons ou du son que nous entendons.

Cette remarque soulève la question de la valeur du sens attribué aux objets, aux images ou aux sons  qui nous entourent en fonction des modes de perceptions et  de comportements qu’ils suscitent en nous.

C’est la qualité du regard, par quoi les choses extérieures existent, qui, d’une part, donne une substance à tout ce que l’on perçoit puis influence la naissance de l’image mentale.

Cette qualité du regard (acte sensible, construit ou guidé) varie énormément. Cette unique condition pousse vers l’apparition de l’image mentale.

Interrogeons nous sur l’apparition de ces images et considérons les exemples qui vont suivre comme des échantillons dits « normaux », c’est à dire des personnes qui n’ont subi ni troubles de la vision comme la cécité, ni troubles cérébraux comme par exemples l’agnosie, l’amusie ou la surdité verbale, ce qui  modifieraient le résultat.

Comment apparaît l’image mentale ?

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Notre esprit emmagasine activement et constamment une multitude d’images ou de sons et face à cette profusion il est souvent difficile d’y prêter vraiment  une attention particulière. Et quand on s’y arrête, un processus mental commun à tous se met à fonctionner de la manière suivante :

D’abord rappelons que la vision est un phénomène non palpable et ce que l’on voit est avant tout une image rétinienne (image inversée qui vient se projeter sur des milliers de cônes et de bâtonnets), une interface entre le réel et nos représentations mentales. L’image rétinienne est analysée par le cortex cérébral qui contient des aires visuelles « absorbant » les formes et ses distributions dans l’espace, les couleurs, les mouvements.

C’est ensuite et après que le cerveau ait pris conscience ou pas de ce qu’il voit que l’objet  perçu par les sens devient une représentation intentionnelle, réfléchie.

Les souvenirs et tout ce qui se rapporte à cette perception vont accentuer cette représentation pour donner naissance à l’image mentale.

Les images mentales naissent aussi indépendamment de la perception directe, nous le verrons plus loin, par les souvenirs de ces représentations. Ce qui est extraordinaire c’est l’effet réaliste, la rigidité physique ou la « matière » que l’on perçoit de ces images.

Mais il reste un décalage entre les objets extérieurs et les images mentales.

A ce sujet, J.P Sartre nous dit en 1940 dans son essai « l’Imaginaire » (Gallimard) :

« La conscience imageante et sa description réflexive ne nous renseignent pas directement sur la matière représentative de l’image mentale (…), l’image n’est pas un état, un résidu solide et opaque mais une conscience qui agit comme un analogon, comme un équivalent de la perception ».

Mais à quoi sert l’image mentale ?

L’appréhension du monde extérieur, celui des objets ou des images sous forme d’images intérieures, transforme leurs sens propres pour en acquérir d’autres. Ces objets extérieurs sont intégrés à une forme nouvelle, une forme évoquée proche de la perception visuelle. En effet, ils ne font pas état de la réalité en tant qu’image perçue par les yeux dans un espace vécu mais apparaissent plutôt, à l’intérieur de l’individu, grâce à des processus comme les analogies ou encore l’imagination.

Mais d’abord, voici quels sont les effets similaires à ceux de la perception directe que l’image mentale peut produire : Elle peut mémoriser et comparer, elle conserve aussi des propriétés spatiales propres à la perception oculaire (distances, déplacements, transformations). Elle peut enfin faire subir à un objet une rotation dans l’espace, ce qui est difficile à se représenter quand on perçoit en même temps un objet extérieur car  cette représentation  mentale chevauche et  perturbe l’objet perçu directement qui fini par disparaître un instant (on appelle cette manifestation en neurosciences l’interférence sélective).

Grâce à son caractère d’analogie avec le percept, l’image mentale permet à l’individu d’effectuer des calculs, des simulations, des comparaisons ou d’émettre des hypothèses. L’image mentale peut donc jouer un rôle positif dans la mémorisation au cours de l’apprentissage (nécessaire dans l’acquisition du langage parmi les exemples) et favorise le rappel des informations concrètes et spatiales. Elle sert à la reconnaissance d’éléments ultérieurs.

                                                            

Pour cela, nous dirons que l’image mentale est un acte qui vise un objet ou une image absents ou inexistants, à travers un contenu psychique qui présente, je viens de l’évoquer, une analogie avec l’objet ou l’image visés. Mais c’est aussi le savoir que j’ai de cet objet ou de cette image qui va leur donner un contenu et une existence à l’intérieur de moi. Pour reprendre une idée de Sartre, le savoir ne se rajoute pas à l’image mentale (la conscience imageante), il est la structure active de cette image. C’est  le savoir accumulé en nous qui permet la  naissance de l’image mentale.

Ce savoir se présente chez Bergson dans « l’Energie spirituelle » 1919, comme le germe d’une représentation visuelle, celui  qui   prépare à une attente d’images.

Par ailleurs, l’individu semble disposer un espace de représentation restreint pour la production de ces images, ce qui semble limiter la quantité d’information disponible à l’intérieur mais aussi autour d’une image mentale. Il est en effet difficile par exemple d’imaginer une image mentale panoramique, c’est à dire constituée de différents éléments visibles. La représentation d’une image mentale repose précisément sur un détail ou sur des vues fragmentaires. Elle peut également dans le sens inverse représenter une forme globale, assez vague et plutôt confuse mais assez proche de ce dont l’individu a besoin pour un certain entendement ou pour diriger sa pensée. La théorie de la forme (Gestalt-théorie) use abondamment de ce principe pour expliquer nos réactions et notre façon de penser l’espace environnant.

C’est sous l’effet de conditionnements (selon par exemple les thèses du psychologue Koffka) que les images mentales apparaissent comme elles sont et caractérisent du même coup les images - extérieures - cette fois comme des objets culturels et de connaissances dont on se sert facilement, surtout dans le monde de la communication, à travers ses signes, ses symboles et ses représentations familières pour promouvoir une idée associée à un produit de consommation.

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Epicure au 3ème siècle avant J-C avait pris conscience de ces images, les qualifiant de simulacres, d’illusions fantaisistes. En effet, ces images ne sont que l’analogon d’objets perçus, des simulations. Jamais elles ne pourront remplacer la chose ou l’être que je touche.

Ces images sont donc, par définition, irréelles et ne possèdent pas les qualités physiques de ce que je perçois en réalité. L’image mentale ne nous donne à voir qu’une idée générale de l’objet ou de l’être visés. Epicure disait également à juste titre : « C’est parce que quelque chose des objets extérieurs pénètre en nous  que nous voyons et nous pensons » (lettre à Hérodote).

Cette présence de l’objet ou de l’être perçus semble indispensable pour nous épanouir mentalement et nous permet d’accéder aux images mentales. On ne peut, par conséquent, séparer le corps de l’esprit pour se les représenter.

Un ouvrage du neurologue Antonio R. Damasio « L’erreur de Descartes, la raison des émotions » édité en 1995 (Odile Jacob) reprend  bien cette idée à partir d’expériences pathologiques précises chez des personnes souffrant de troubles neurologiques.

Situant très précisément les aires d’activités du cerveau comme celle de la parole par exemple, les personnes en déficiences dans ces zones (suite à un accident) sont souvent incapables de réagir normalement par la parole (se souvenir et communiquer) à un stimulus extérieur. Bien d’autres expériences plus ou moins analogues au cours du 20ème siècle viennent illustrer cette idée qui, par déduction, montre que certaines images mentales sont absentes ou n’apparaissent plus à la conscience à un moment donné.

Il en résulte que, une fois de plus,  le  corps entier collabore à la constitution de l’image.

Mais, par opposition, l’image mentale engendre également des effets sur le corps comme un stimulus direct. Penser à un objet dégoûtant peut provoquer une réaction de vomissement tout comme l’érection du pénis à l’occasion d’images voluptueuses. Rappelons-nous, par analogie, du pouvoir de l’autosuggestion consciente  que prônait Emile Coué et souvenons-nous de cette citation : « Ce n’est pas la volonté qui est la première faculté de l’Homme mais l’imagination ».

Comme on croit reconnaître un objet, une image (déjà vus), on croit reconnaître un son ou un bruit (déjà entendus). Dans ces cas là, un phénomène très étrange apparaît, comme nous venons de l’évoquer plus haut : une image se forme immédiatement à l’esprit.

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Cette image qu’on a du mal à saisir, dont la présence est en rapport avec la mémoire est fugace. Par ailleurs, on est souvent incapable de s’en souvenir quelques heures ou même quelques minutes après se l’être représentée. Pourquoi cette image prend cette forme particulière à cet instant précis pour ensuite s’évanouir (quitte à ressurgir quelques temps après) ?

L’Imagerie par Résonance Magnétique (IRM) pratiquée dans les services de neurologie de certains hôpitaux nous donne raison de l’apparition de ces images:

Sous certaines conditions, quand il est stimulé directement, le cerveau arrive à produire  des images transmises aussitôt « à la vue », dans la tête de l’individu. Une sorte d’écran sur lequel des images fixes ou mobiles apparaissent à volonté chez le patient. L’immédiateté de ces images mentales (qui n’apparaissent que sous cette condition et par ailleurs qui n’existent pas réellement, il faut bien le souligner) est aussi fugace et ne peut être pérennisée concrètement sous la forme d’un support visible aux yeux de tous. D’ailleurs l’IRM  est incapable d’imprimer ce qui se passe à l’intérieur du cerveau d’un patient mais détecte en lui et plus précisément dans le cortex temporal et frontal des zones d’énergie active, des taches qui se déplacent  correspondant à des assemblées de neurones qui sont la source de ces apparitions fantômes que chacun peut expérimenter au quotidien.

Jean Pierre Changeux nous dit dans son livre « L’homme neuronal » paru en 1983 (Hachette) que ces images qui surgissent de manière spontanées et désordonnées à notre esprit semblent provenir de manière aléatoire d’une partie de la mémoire. Par ailleurs ces images disparaissent brutalement. Il a démontré aussi que la formation de ces apparitions était due, sous certaines conditions, à des impulsions du système nerveux (par le biais des synapses dans différentes aires du cerveau).

Chez certains individus ces images peuvent être très utiles pour se repérer dans l’espace ou pour stimuler les autres sens. Ainsi a-t-on remarqué que ce sont les personnes aveugles tardives qui exploitent au mieux les images mentales ou visuelles anciennes pour se repérer dans leur environnement. Cette population semble acquérir au fur et à mesure, avec l’expérience, d’étonnantes facultés à se mouvoir dans l’espace à partir d’images qui se forment, grâce à la stimulation des autres sens, notamment l’ouie et le toucher.

Les hallucinations sous l’emprise de certaines drogues ou encore les crises d’épilepsies produisent également  des images mentales. Les sujets concernés arrivent facilement à le décrire.

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Si le cerveau fabrique sans relâche des images mentales pour répondre à chaque situation dans l’instant présent, il en va de même jusque dans le sommeil, durant l’état de demi conscience.

Par contre, dans le sommeil profond les images mentales n’apparaissent  plus, l’individu semble s’éteindre dans toutes ses représentations dans un état d’inconscience totale.

Dans le sommeil superficiel ou demi conscient, la léthargie ou encore l’hypnose, des images dites « hypnagogiques » sont fabriquées par le cerveau. Mais ici, à l’inverse, l’individu est tributaire d’évènements qui lui échappent et réagit parfois physiquement à ces images jusqu’à confondre inconsciemment réalité et rêve (mouvement du corps accompagnant l’image, somnambulisme).

Des images apparaissent aussi lors de la première dégradation de la conscience avant le rêve : brouillages d’images et phosphènes (points, formes, traits lumineux) amènent l’individu à s’évanouir au fur et à mesure dans le sommeil.

Durant le sommeil, certaines de ces images ou séquences (il faut préciser que les images mentales apparaissent aussi en mouvement) semblent bien réelles et  plongent l’individu dans un espace tridimensionnel et parfois sensoriel extraordinaires, rempli de sensations kinesthésiques où l’espace et le temps semblent posséder leur propre mode de fonctionnement.

Face à  ce phénomène commun à tous,  on peut se poser la question de l’influence des images sur la personnalité ou le comportement d’un individu. J’en dresse un exemple plus loin.

La formation des images mentales par le biais de l’audition semble être la plus évidente à expérimenter mais elle ne s’effectue pas de la même manière qu’avec les objets ou les images visualisés. Elle a un pouvoir d’évocation beaucoup plus large qui tient avant tout du savoir et du souvenir.

La localisation d’un son dans l’espace ainsi que sa reconnaissance matérielle ne sont pas si simples pour autant. Localiser un son en direct induit une certaine maîtrise de son propre corps dans cet espace identifiable à l’aide de repères spatio-temporels.

D’où provient ce bruit et à quelle distance de mon corps ? Il existe des obstacles et des parasites de différentes natures entre cette source sonore et moi.

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Par exemple, si cette même source sonore est enregistrée puis diffusée au moyen d’enceintes ou si nous disposons d’un casque sur les oreilles pour l’écouter, nous n’avons plus les impressions physiques et spatiales initiales. Ces expériences vont générer des images mentales légèrement différentes selon le dispositif.

                  

De la même manière, la qualité d’un enregistrement produit les mêmes effets selon le type de matériel utilisé pour cela. On pourra par exemple grâce à certains logiciels informatiques donner à un son une impression de mouvement de gauche à droite (effet stéréophonique), ajouter de la réverbération, créer des illusions rythmiques ou d’élévations sonores et bien d’autres traitements pour  le dénaturer encore davantage et créer des sources sonores illusoires autour de l’auditeur.

En informatique, l’utilisation d’un logiciel de traitement du son pour reproduire ou « sampler » dénature le son original. Et il est facile de reconnaître un son travaillé. Paradoxalement, il est plus facile de reconnaître à travers un son fabriqué ou détourné, l’image ou la source qu’il veut évoquer plutôt que celles d’un son enregistré in situ et diffusé tel quel, de manière brute.

Justement, à ce propos, une question mérite d’être soulevée : Pourquoi, hors contexte, parmi les sons quotidiens qui nous entourent, il en existe qu’on peut reconnaître facilement contrairement à d’autres qui ne nous rappellent rien,  sèment du trouble ou nous renvoient à des sources complètement décalées ?

La découverte de la musique concrète à travers les recherches de Pierre Schaeffer à Paris ou celles de Karlheinz Stockhausen à Darmstadt puis à Cologne à partir de 1948 traite non seulement du rapport des sons, des bruits avec la musique mais aussi de la perception de ces nouvelles matières sensorielles.

Des compositeurs tels que Edgar Varèse, Pierre Henry et Olivier Messiaen fournissent à travers leurs œuvres des exemples très imageant sur ces rapprochements.

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La découverte et l’utilisation du mellotron, premier sampler, en 1967, transforme le rapport aux sons car en les décalquant, l’auditeur est enfin confronté à son environnement sonore propre. Cette découverte va élargir considérablement l’espace imaginaire, développer les images mentales mais aussi les références au  réel  dans une approche dualiste :

On opposera l’univers réel, effectivement vécu comme réel à son interprétation ou à son illusion.

 

Combiner du son avec des images quand ils ne sont pas directement dépendants l’un de l’autre peut semer un trouble perceptif et créer un réel malentendu (au contraire voir quelqu’un qui parle et entendre simultanément ce qu’il dit est tout à fait naturel  et  ne  pose pas de problème d’identification).

Le mixage et le montage d’éléments importés pour une réalisation audio vidéo ne peuvent  se faire selon n’importe quel critère.

Il faut ajuster, donner du sens à ce qui a lieu d’être vu et entendu, même pour la réalisation la plus décalée, la plus excentrique en passant par des attentions particulières de mise en œuvre :

Ralentir - couper - coller - répéter - accentuer - supprimer - superposer - réduire - ajouter…   

Ces techniques permettent aussi de varier le sens des images à volonté comme à travers certaines vidéo-projections ou ciné-mix, subtil mariage entre vieilles bobines et platines proposé par des DJ ou visuals-jockey (musiciens vidéastes). D’autres personnalités, plus avant gardistes à leur époque, font toujours figures de proue dans ce domaine comme le cinéaste Georges Méliès ou encore plus récemment J-Christophe Averty dans le domaine télévisuel.

On se souvient plus récemment du film « L’odeur de la papaye verte » de Tran Ahn Hung dont la musique  avait été confiée au compositeur chinois Ton That Tiet. Plusieurs scènes avaient été filmées à partir de la musique, ce qui n’est pas habituel. A ce sujet,  le compositeur rappelle :

« La musique aide l’image à parler » en considérant que les sons ont parfois un

effet très réaliste qui aident  à la compréhension des images jusqu’à la construction de certaines d’entre elles.

En dehors des cas cliniques, est-il possible de voir ou bien se rendre compte du fonctionnement des images mentales aux vues de l’extérieur ? Certains artistes tentent de reproduire et modéliser  sur un schéma très proche, notre perception du son et des formes en mouvements avec des variations qui dépendent souvent du hasard.

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J’ai rencontré quelqu’un qui avait spécialement conçu un logiciel dans ce but. La manière dont certaines de ces images apparaissaient faisait penser au fonctionnement des images mentales. C’est à dire qu’on  pouvait choisir et  mémoriser des éléments qui, en se combinant mutuellement, permettaient d’aller jusqu’à l’infini des possibilités de représentations.

Le cinéma expérimental ou bien l’art vidéo tentent de reproduire ces effets en créant souvent une distanciation par rapport à l’espace et au temps « réels », ceux dans lesquels nous nous reconnaissons communément (mais existe-t-il vraiment aujourd’hui un temps et un espace communs à chacun d’entre nous qui soit réellement admis en tant que tel, ou bien est-ce les codes sociaux qui les désignent et nous conditionnent ?). Il arrive souvent qu’un objet représenté apparaisse sous une forme telle qu’il serait impossible de le faire passer tel quel dans une perception physique (vision oculaire).

Comme nous venons de le pressentir, le pouvoir des images mentales nous permet de nous extraire du réel pour nous plonger dans des mondes virtuels, des espaces imaginaires. L’imagination est aussi l’aptitude à dépasser ce qui est et à organiser des formes nouvelles. Elle est donc création et, en ce sens, dynamique.

Le son et l’image combinés peuvent recréer un univers proche des images mentales. Encore mieux, le spectateur peut s’y voir corporellement et sensoriellement traversé :

Des dispositifs plastiques s’apparentent aux processus du rêve et les notions de proximité ou d’éloignement deviennent relatives, la perception se transforme incluant plus que jamais dans ses mécanismes une part d’imaginaire.

Le dispositif de Paul Serman « Télématic vision » (1994) utilise la téléprésence:

projection virtuelle d’un individu sous la forme d’une image, d’un espace dans un autre. En direct, l’individu peut agir à distance sur l’environnement où il ne se tient que virtuellement.

On peut se souvenir de la citation de Peter Greenaway : « Il est possible, de nos jours, de créer un monde artificiel, une représentation extensive et parfaite de l’original, les deux existant de manière parallèle. Ce n’est plus de la science fiction. Ca ressemble de plus en plus à une réalité ».

Cette remarque soulève aujourd’hui bien des questions. En effet, quelle est la part de réalité  des images qui nous entourent ? Les images sont bien réelles comme composantes ou matières mais que nous transmettent t-elles de la réalité qu’elles semblent saisir ? Dans quelle mesure peut-on croire à leur objectivité ? Et quelle est cette part  comparée aux images mentales qui nous habitent ?

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Quelle que soit l’image transmise et de quelque façon soit-elle, peut-on la définir à nos yeux comme illusion et dans ce cas que nous apprend elle ?

Par le biais des représentations mentales on atteint une conscience objective, universelle dans le sens où une sélection  naturelle semble se réaliser à l’intérieur du cerveau quand celui-ci reconnaît des objets extérieurs. Grâce à un apprentissage antérieur le cerveau affirme cette reconnaissance. Tout le monde reconnaît au même instant tel ou tel objet. On retrouve cette proposition  lorsque l’on dit « être conscient de quelque chose », c'est-à-dire « chose reconnaissable par tous ».

Par ailleurs ce que je vois du reste n’appartient pas à la réalité mais au jugement que je m’en fais. Les sons et les bruits que j’entends me le rappellent encore plus... N’y aurait-il pas en chacun d’entre nous une part d’autisme qui se justifierait, un monde sensible qui inventerait sans relâche une autre réalité, notre propre réalité, celle qui aurait pour fonction de nous rassurer sur notre propre sort et sur notre devenir ?

Les images qui nous sont montrées à la télévision et dans les magazines soulèvent des interrogations sur la fiction, la réalité et ses représentations, sur la légitimité des informations qui nous sont présentées et leur véracité.

La sur-consommation des images violentes par exemple participe à l’amalgame qu’on en fait et à une banalisation dangereuse qui agissent sur les images mentales et incitent les individus eux-mêmes, dans leur comportement, à cause d’un « conditionnement médiatique » à pratiquer une violence  gratuite (lire à ce sujet le contenu du rapport ministériel Kriegel sur la violence à l’écran).

Peut-on refuser de voir les images qui nous sont montrées ? Quels choix véritables avons-nous ?

Et comment les chaînes de production TV, les rédactions, les lieux de diffusion se positionnent dans tout cela ?

Voilà des questions qu’on est en obligation de se poser actuellement.

Il est inutile de prédire à nouveau l’influence de ces images consommées sur la conscience imageante et sur l’imaginaire.

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Le sens et les valeurs de l’image artistique sous toutes ses formes devraient permettre la mise en garde et faire évoluer positivement cette conscience auprès de tous et avant tout auprès des plus jeunes par une politique d’éducation à l’image.

Revenons sur la manière dont les images mentales se produisent, sur ce qui fait la caractéristique de l’image mentale quand un individu observe à l’extérieur de lui une peinture ou une photographie par exemple :

Voir une œuvre c’est avant tout faire un effort de compréhension, c’est orienter son attention.

Là où les images mentales commencent à fonctionner, comme je viens de le définir plus haut, c’est quand l’individu commence à concevoir, c’est à dire quand il prend conscience de ce qu’il perçoit (ce qu’on a appelé la conscience imageante). D’abord il est capable de donner un statut à ce qu’il observe (comparer qu’il s’agit bien par exemple d’une photographie dans le champ des images) avant de rebondir sur les représentations de l’image.

Des analogies se forment à partir de l’image perçue ; le tableau ou la photographie cessent d’être objets et fonctionnent comme matière d’image. C’est à travers le tableau ou la photographie que l’intention se dirige alors sur autre chose, balayant la conscience objective. On cesse par là même de percevoir l’image réelle. C’est comme la signification d’un mot qui éveille une signification qui va sur la chose et laisse tomber le mot. L’intention imageante est désormais de moins en moins sollicitée par la matière de l’image (qualités plastiques) au profit du savoir et des représentations qu’on en a (données sensibles).

L’imagination, c’est à dire penser avec des images, dit Bachelard, est « la faculté de déformer les images fournies par la perception, elle est surtout la faculté de nous libérer des images premières, de changer les images (…). Elle est dans le psychisme humain l’expérience même de l’ouverture, l’expérience même de la nouveauté » (L’air et les songes, édition Corti)

Arrêtons nous sur un fait troublant : Les images mentales ont du mal à se mettre en place lorsque nous éprouvons un plaisir ou un sentiment esthétique par exemple face à une image.

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Pour aller dans ce sens, l’expérience  de la mescaline (alcaloïde hallucinogène) pratiquée par Aldous Huxley et décrite dans « Les portes de la perception » en 1954, est révélatrice d’une certaine prise de conscience à l’égard du monde qui nous entoure. Nous ne parlons plus de production d’images mentales dans le cerveau mais d’un état conscient très particulier : C’est ainsi qu’on parle de différents états de conscience, de qualités ou degrés de conscience lorsqu’on aborde cette notion

Avec l’expérience de la mescaline, la perception de l’espace environnant change cet espace qui perd de sa prédominance. L’esprit d’Aldous Huxley semble nettement se préoccuper, non pas de mesures et de situations, mais d’être et de signification accompagnés d’une indifférence vraiment complète en ce qui concerne le temps :

« Je regardais  mes meubles, non pas comme l’utilitariste qui doit s’asseoir dans des fauteuils, mais comme l’esthète pur qui se préoccupe uniquement des formes et de leurs rapports dans le champ visuel (…) cette vue effectuée par un œil de cubiste céda la place à ce que je  ne puis décrire autrement que la vision sacramentelle de la beauté (…) je passai plusieurs minutes non pas à contempler ces pieds en bambou, mais à les être effectivement ou plutôt à être moi-même en eux. ».

Cette vision semble entraîner l’auteur dans une pénétration au cœur même ou directement dans la nature des choses. Une expérience qui se destine essentiellement à transcender les choses qui nous entourent. Mieux, qui cherche à transfigurer la matière. Dans ce sens elle rejoint, selon moi, les qualités de l’émotion esthétique face à une œuvre d’art.

En regardant une peinture ou en écoutant de la musique, nous sommes face à un monde  où les choses se donnent comme des présences et touchent notre affectivité. Le savoir ou la mémoire disparaissent alors au profit des qualités substantielles des choses. Nous sommes pris dans cet univers et nous lui attribuons une existence complète dans l’irréel.

Il semblerait que, à ce moment là, les images mentales peinent à émerger à l’intérieur de l’individu face à des émotions qui chercheraient à remplir son état de conscience jusqu’à le faire disparaître. Nous avons alors, ici, un sentiment vide d’images.

En fait l’émotion est déclenchée par des états, à partir d’un constat de quelque chose de vague qui vient agir sur le comportement.

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L’émotion esthétique semble être une réaction liée à une jouissance qui comblerait une attente comme une anticipation inconsciente étrangère au souvenir et au pouvoir imageant.

Ce qu’on peut dire c’est que l’émotion semble créer une rupture avec les images mentales pour générer une satisfaction primordiale et non cognitive.

Cette remarque n’est pas sans rappeler l’expérience de la transcendance liée à la contemplation ou à la méditation religieuses.

Evoquons d’abord l’expérience de K.G Durckheim, philosophe boudhiste. En insistant sur les qualités sensorielles  ou primaires qui définissent l’être humain,  le philosophe démontre qu’elles sont sources d’expériences spirituelles et dit :

«  Dans la rencontre avec un son, une couleur, vous pouvez entendre et voir tout autre chose que ce qui est perçu habituellement et représente la surface visible. Pour cela, ce qu’il vous faut est un moment d’attente, un moment de recul, un moment de silence. C’est ce moment de silence qui permet de dépasser les significations mentales et rationnelles des choses ».

En quelque sorte et selon ce principe, en se débarrassant du moi, en lâchant prise, on peut dépasser la vision pure des choses qui nous entourent. Cette expérience intérieure n’est pas sans rappeler également celles de St Jean de la Croix ou de Ste Thérèse d’Avila au 16è siècle, qui donnent à travers elles une explication  Divine.

Dans ce sens l’écrivain russe Gogol pointe la logique de l’icône qui purifie l’homme pour développer son regard intérieur. Face à une logique de la matérialisation de  l’esprit, la contemplation de l’icône amène à une spiritualisation du corps et du regard :

« La lampe du corps, c’est ton œil » (Nouveau Testament. Luc 11, 34).

D’après les iconographes, la racine de cette spiritualité de l’image reste cachée dans le mystère de l’Incarnation du Fils de Dieu. « Je n’adore pas la matière, mais son Créateur devenu matière à cause de moi » écrit St Jean de Damas au 8è siècle. En refusant tout réalisme pictural, l’icône cherche ainsi à faire accéder à une vision différente. Par un autre regard, il s’agit d’accéder à un autre monde, et de vivre transformé, spiritualisé dans la réalité de « l’ici-bas ».

Philippe Lerestif

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