03 août 2006
"SON GES" textes de catalogue d'exposition écrit par Aurélie Noury 2005
Catalogue et CD audio en vente sur ce site
SON GESd
Le château d’Ardelay dresse ses murailles de pierres décrépites. Dans la cour intérieure qui réduit l’espace à une boite à ciel ouvert, l’érosion presque palpable et qui dominera toute la visite a rongé le mortier et épuisé les remparts. Les vieilles demeures s’agrippent à leurs fondations ; de ce point de vue premier atteint au passage d’un pont-levis peut-être chancelant, les murs sont aveugles, aux percées calfeutrées comme barricadées de l’intérieur, réceptacles d’une lumière indésirable.
Son ges s’ouvre au passage d’un rideau noir que l’on écartera de la main, initiant une pénombre qui ne nous quittera plus. Stratégie de répudiation d’un extérieur que l’on vient d’abandonner, le rideau cher à Aristote est aussi ce qui fonde l’espace tragédien qui n’est autre que l’espace de l’art comme matérialisation de son inadéquation avec le réel et condition de son autonomie.
Dans notre dos, le rideau retombera comme un couperet, obstruant à nouveau le passage.
Dans le château qui ferme nos yeux, les vieilles pierres à l’odeur nostalgique nous enveloppent d’une fraîcheur de cathédrale tandis que les bruits du dehors s’étouffent quelque part de l’autre côté des murs dans l’immensité de ce qui n’est pas ici. Au sein du vase clos, n’y a-t-il plus seulement à voir mais aussi à trouver puisque de notre œil nous ne pouvons exiger la clairvoyance immédiate qu’instaure une image montrée. De l’œil contrarié, tablons sur une approche quasi archéologique en forme de fouille aléatoire guidée par des stimulations sensorielles et dont la quête se dessine à mesure que l’on s’en approche.
L’accrochage usuel des musées aménage des conditions de réception confortables d’œuvres désignées par des codes de reconnaissance et placées à hauteur d’yeux. Ici, selon un principe de création in situ, les œuvres ont été conçues pour ce lieu et, en ce sens, s’accrochent littéralement à l’architecture au point d’opérer certains effets de camouflage. Ces œuvres-ci, comme dispositif installatoire, adhèrent formellement au site qui tient lieu de foyer de citations tant dans ses particularités physiques que dans sa configuration spatiale.
Ainsi, la première œuvre de l’exposition en se déployant directement sur le sol, contraint à un basculement du regard, soumission du corps à la vue rasante dont elle se réclame ou figure d’une anti-monumentalité de la sculpture. Dans le même sens, les projections de diapositives s’inscrivent directement sur la pierre soulignant le tracé du contrecoeur d’une cheminée ou rehaussant l’aspérité d’un mur.
En annulant les codes de monstration de l’œuvre comme la toile, le socle, le cartel ou l’écran, signaux de ce qui serait à voir, les installations de Philippe Lerestif démontent le postulat douteux d’un art déclamatif qui assigne plus qu’il n’invite. L’unique dispositif spectaculaire appliqué aux œuvres se limite ici à leur mise en lumière dont l’usage comme flux directionnel ou champ éclairant finit par faire signe. De la pénombre opaque, les œuvres frappées par la même lumière éclatante surgissent comme des apparitions. La scénographie devient l’exhumation d’un visible.
Du sol foulé
Les cinq pièces de l’exposition au-delà de leur luminosité irradiante, s’attachent toutes à un même lieu, un lieu autre, hors champ et hors les murs qui pourrait être de partout et de nulle part. Si les fenêtres condamnées congédient l’alentour direct du site, chacune des œuvres présentées fonctionne pourtant comme un réservoir d’indices rapportés convoquant toujours un extérieur. De cet extérieur allusif, projeté en images, opérant dans la seule re-présentation, restent les traces d’un espace pratiqué ou arpenté, vestiges d’une action passée dont les éléments de la récolte agiront par procuration. L’acte de création ici s’initie dans la marche, une marche première ou primitive qui serait à elle-même sa propre fin comme une errance.
La question qui se pose alors est bien de savoir où se fait l’œuvre : dans ou hors les murs, puisque de cet art qui se déplace, qui quitte l’atelier, nous reconnaissons à la fois l’image qui documente comme une attestation et celle qui représente c’est-à-dire présente quelque chose d’absent. Or, la mobilité fondatrice de la marche, celle-ci même qui meut le corps dans une itinérance, ne peut être soustraite à une représentation dans la mesure où la question du point de vue n’a plus cours comme dans une forme de retrait de l’auteur.
La promenade qui en tant que telle peut être assimilée à une activité artistique, entend se remplir du « non moi » dont parlait Baudelaire et dans un souci de captation, en ramener des images, restes de flânerie glanés ici ou là. Au terme de la marche comme reconnexion avec l’environnement purement physique, Philippe Lerestif rapporte des images et des sons, des images filmées ou photographiées, des sons trouvés ou montés qui, sur un mode de fonctionnement indiciel, vont mettre en écho des faits, des lieux et des rencontres.
Les caissons d’eau et de verre qui nous accueillent au passage du rideau déploient au sol des images d’autres sols sableux, terreux, salés, tantôt proches, tantôt éloignés comme successivement saisis à hauteur d’yeux ou de pieds. Ces œuvres sont des composites, montages de fragments d’images trouvées qui se constituent par couches dans une complexité de l’ordre du feuilletage. Les scènes ainsi montées, décors irréels d’aquariums d’un poisson qui évolue à la surface, n’existent pas car fondent une proximité de points de vue impossible, tant par les distances que par l’éclairage. Fenêtres sur lesquelles on se penche, ces visions parcellaires, inventaires de tons et de grains, n’habitent pas l’espace si ce n’est dans l’épaisseur du papier. Décor-plan, la construction demeure à ses strictes fondations comme on trace sur le sable des images en proie à une disparition certaine, dispersées par l’eau et le vent.
Dans la cheminée du rez-de-chaussée : l’image projetée d’un monceau de sel solidifié sculpté par les éléments, mi-végétal, mi-animal. L’objet, indéterminé, gît sur le sable comme un corps échoué ou un fossile découvert, tandis que le rythme persistant d’un goutte-à-goutte invisible égraine le temps comme un métronome.
Dans la petite salle du fond, des morceaux de moules brisés jonchent le sol comme des coquilles d’œufs écloses et abandonnées là, vidées de leur contenu. Ici, on montre le processus de fabrication d’ordinaire évincé. Le moule ouvert au regard, privé de sa matrice, renverse la forme première et, de la sculpture qui fait défaut, en présente le contre volume. Art de la mémoire, le moule récepteur a retenu une empreinte et sur ses parois internes, le réseau épidermique d’un volume incertain est comme une métaphore de la chair. Au-dessus de ce qui pourrait figurer un résidu de vie, de minuscules écouteurs suspendus en grappe, grésillent, chuchotent et marmonnent à l’unisson, annulant tout seuil de compréhension au profit d’une rumeur crépitante qui vibre dans l’espace.
A l’étage, une projection vidéo flotte au milieu de la pièce sur le rythme lancinant d’une houle à demi ralentie. La surface de l’eau s’anime en vaguelettes successives comme sous le coup d’une brise légère. L’image muette des flots berçants dont on entendrait presque le clapotement, s’entrecoupe de plans fragmentés comme greffés, de paysages mouvants, de vue floutées qui finiront par se perdre dans une pixellisation de l’image qui déjà vacillait avant de se dérober.
Enfin, la dernière installation est la projection simultanée de quatre diapositives identiques d’un sol craquelé, asséché dont les crevasses forment un réseau de lignes sinueuses à la manière d’une mosaïque. La projection, qui joue sur les effets de mise au point du flou vaporeux à la netteté, s’accompagne de deux bandes son superposées qui à la fois doublent le son réel et le perturbent.
De l’image et du son transportés, liens d’une démarche d’accompagnement de la relation à l’alentour, celui-ci s’appréhende dans une approche à la fois reliante dans les fragments rapportés et assimilatrice comme la référence aux quatre éléments qui signifient le monde en raccourci. Ainsi, l’eau, figurée dans les images de mer, les sculptures de sel, les bruits de gouttelettes mais aussi directement rendue avec les trois caissons au sol ; la terre, dans les sols craquelés, les terrains sablonneux ou la technique du moulage ; l’air dans le vent qui sculpte les dunes et fait vaciller la mer ; et le feu, celui des foyers éteints des cheminées ou celui qui a asséché les sols.
En même temps
Le dispositif installatoire maintenu tout au long de l’exposition instaure un rapport particulier au temps dans la mesure où l’œuvre mixte en incorporant différents niveaux de représentation fait jouer une temporalité éclatée. De la coexistence momentanée de plusieurs médiums qui conservent indépendamment leur propre temporalité, l’œuvre composite ou nomade fonctionne par des actes d’associations, de renvois et de dispersions qui outre une polymorphie inédite, superposent des couches de temps, celles-ci mêmes qui mettront en scène de la durée, de l’évènement ou de la succession. L’activation de nappes temporelles qui s’interpénètrent et entrent en résonance complexifie la réception, une réception ballottée entre une diachronie, successivité instaurée par chaque médium et une synchronie, simultanéité propre à la rencontre.
Ainsi, la vidéo utilisée à l’étage et le son conçu ici comme une matière plastique et qui ponctue la visite à plusieurs reprises, s’inscrivent dans une immédiateté du rendu supposant l’interactivité de l’œuvre et du récepteur dans une même durée.
Tandis que la photographie, qu’elle soit projetée ou imprimée, instaure une contiguïté spatiale et temporelle par une double relation de causalité et de ressemblance avec son sujet. Cette connexion physique entend le surgissement d’une autre dimension dans le présent, le « ça a été » de Roland Barthes qui fait de la photographie comme détail du temps, pure représentation du temps, une micro expérience de la mort. D’autant que les motifs ou les référents de ces photos sont eux-mêmes soustraits à une temporalité de l’éphémère, celle de la matière en proie à la disparition. Dans une éternité de l’instant machinée, la photo entend aboutir au présent perpétuel, figeant une tranche d’espace et de temps trouvée puis perdue dans la formule implacable d’Héraclite selon laquelle toute pierre est une montagne qui s’effrite.
Ainsi l’œuvre, dans un procédé de mécanique interne induit par la spécificité de son médium, est productrice d’une durée. A partir de là, le temps de l’œuvre doit nous amener à penser le temps du spectateur qui, dans la logique environnementale dont il est ici question, va justifier le dispositif installatoire. L’appréhension de ce dernier entend un engagement non plus exclusif de l’œil mais du corps tout entier et appelé à se mouvoir. Ces procédures de déplacements qui fondent de nouvelles conditions de vision de l’immobilité au tourner autour, obligent le spectateur à s’impliquer dans l’œuvre par son propre temps. Autrement dit, le temps du spectateur devient expérimental dans la mesure où face à de telles œuvres, on ne peut anticiper sur la synthèse de la forme sans en faire réellement l’expérience à savoir l’expérience physique comme l’exploration d’un contenu de sensations.
Sensori-moteur
Son ges en tant qu’aménagement environnemental convoque une œuvre affranchie d’une représentation circonscrite, une œuvre déterminée par le propre espace qu’elle génère en interaction directe avec le lieu. Voici qui simultanément construit et se construit. L’environnement, échappé du cadre, s’ouvre à l’espace alentour et par extension à celui du spectateur dont on suppose la transaction réelle. Il est donc ici question d’engager son corps dans un processus de déambulation requis par l’image à vivre à savoir marcher, se pencher, reculer, considérer, et dans une disponibilité plénière au ressenti : regarder, écouter, toucher, respirer.
En projetant des intensités visuelles, corporelles et sonores, ces œuvres nous invitent à faire l’expérience totale d’un lieu, d’un temps et d’un espace donnés dans une célébration de l’instant. Loin de toute exigence d’identification, la forme ouverte est en quête de possibilité de sensations qui ne sont ni déterminables par avance ni définitives. L’expérimentation purement sensuelle, originelle, presque primitive, nous réapprend un ici et maintenant de la réception. La conscience que nous avons du temps est pour une large part celle d’une remémoration ou d’une anticipation. Seuls nos cinq sens nous relient au présent. Le présent dont la pensée nous résiste se touche avec les doigts.
Il s’agit donc ici d’une immersion totale dans l’image projetée qui délimite des zones d’occupation à pénétrer ou à contourner et dans le miroitement de la matière sonore comme le surgissement de micro évènements impalpables. De cette appréhension à laquelle il faut se rendre disponible, voici l’exacte rencontre avec nos sens qui ne raconte pas la réalité mais la fait se manifester.
Marcher l’œuvre
Du point de vue de la réception, l’œuvre plastique ne fixe aucune durée contrairement à la musique ou au cinéma face auxquels nous sommes a priori contraints. L’œuvre consommée, il est alors possible de dire « j’ai vu ce film ». Cependant l’œuvre plastique manifeste certaines conditions de lecture dictées par la valorisation de son temps d’expérimentation. Dans le cas d’un espace environnemental, la temporalité de la perception nous soumet à un temps-itinéraire. Voici ce que l’on pourrait appeler le discours du parcours.
Dès lors, l’œuvre n’est pas déposée dans l’espace mais conçue comme un terrain d’expérimentation, dans ce sens, considérons-la non plus comme objet mais comme lieu. Et, littéralement, il s’agira d’y entrer puisque l’œuvre est une situation qui consiste en ses objets, en l’espace alentour et en la déambulation spatio-temporelle du spectateur dont le corps devient un outil de mesure et qui en ce sens accède au statut de visiteur.
En peinture, le point de perspective correspond au point de vue qu’il convient de tenir. Ce point de vue prédéterminé suppose et impose l’immobilité du spectateur. Or ici, il existe autant de perceptions que de visiteurs dans la mesure où le corps est le seul garant d’une reconstruction de la pièce et que si sens il y a, celui-ci émerge de la relativité du point de vue.
La narration de l’œuvre s’élabore dans la déambulation allant d’un point à un autre ou d’un début à une fin et qui doit être pensée comme un espace d’énonciation. Pratiquer un espace, c’est aussi le réciter.
A savoir maintenant où s’initie cette narration : est-ce la vision qui détermine le parcours ou l’itinéraire emprunté qui conditionne la perception ?
Avec Son ges, le visiteur devient le centre de multiples sollicitations sensorielles simultanées qui l’amènent à impliquer systématiquement sa propre présence à sa perception. Les projections d’images filmées ou photographiées multiplient leurs interpellations lumineuses appuyées par un usage directionnel de l’éclairage qui ferait office de désignation. L’agencement intrinsèque des œuvres qui peuvent obstruer le passage comme dans le cas des installations au sol, délimitent des trajectoires, tandis que les interjections sonores qui prendraient directement source à nos pieds, plantent des voies de passages virtuelles, comme un navigateur embarqué.
Tout au long de l’exposition, Philippe Lerestif utilise le son comme un médium à part entière c’est-à-dire comme une donnée plastique manipulable. Entité impalpable, il lui confère ici une réalité dimensionnelle, de l’onde résonnante dilatant l’espace à l’édification d’aires d’occupation. L’objet sonore plastique qui consiste en sa couleur, sa densité et ses contours, semble se déployer plus ou moins haut et se déplacer plus ou moins vite selon son degré d’intensité et sa mesure rythmique. L’illusion de spatialité est telle, d’autant plus que l’on perçoit plusieurs sources d’émission, que le son, comme dans le cas du goutte-à-goutte, élément actif de la déambulation, balise le parcours au point d’influer directement sur nos pas.
Et toujours cette verticalité d’installations longilignes qui nous feraient sonder le plafond : les rayons de lumière rectilignes, l’image glissant de la cheminée, les gouttes d’eau échappées de d’autres hauteurs et l’escalier, épreuve de la verticalité à la fois ascensionnelle et régressive.
Rien à voir
Au passage des œuvres, restes de poussière ou de pas perdus, supports du senti plus que du pensé, quelque chose continue de nous interroger comme le soupçon d’une pièce manquante. Au cours de la visite, l’œuvre dans laquelle on entre, finit par se dérober, happée dans l’espace lacunaire d’une assimilation qui nous résiste, déjà pressenti dans le titre écorché. L’interstice ici a scindé jusqu’à l’appellation de l’exposition : Son ges s’écrit avec un blanc.
Que faut-il voir alors ? Les lieux, chancelants, n’existant plus que dans le souvenir qu’on leur porte, trahissent tous une érosion de leur propre image, de l’ordre de la dispersion, de la dissémination. La sculpture de sel, œuvre d’une nature façonnante, semble déjà se fondre et s’évanouir, abandonnée aux remous.
Les diapositives inscrites directement dans la pierre, empêchent toute identification du motif comme dans le cas de la projection à l’étage où l’image floutée malmène l’ontologie d’un référent indéterminé. L’artiste ici évite toute forme figurative, expressive ou narrative. Cette forme, abstraite, expose souvent l’ambiguïté, celle du contrôle et du non contrôle d’une œuvre à l’opposé d’un objet totalement formé, défini et maîtrisable.
Cette question du laisser-faire est rendue visible dans le cas des moules rompus dont les éclats sont contingents d’où cet aspect d’inachèvement de l’objet. Ici, seul le hors champ de l’entreprise est montré, les moules ont perdu leur moulage.
Les trois assemblages de photos de l’entrée finissent eux aussi par tronquer le récit qu’ils instaurent en introduisant des zones blanches, interstitielles. Ici, le récit est troublé, troué littéralement par le vide, sorte de déchirure qui rompt avec le mécanisme de répétition, ponctuant l’image d’espace vacants.
De la même manière, les installations sonores matérialisent des situations que l’on gagerait avoir sous les yeux. Or ici, si l’on entend, on ne voit pas et les gouttes d’eau ne s’écrasent pas sur ce sol. Mieux, il n’y a ni sol, ni goutte, ni flaque. De ces bruits dessoudés de leur objet comme des paroles qui ne trouveraient pas leur bouche, le flottement du son sur l’image nous force à écouter.
Tandis que de multiples parasites continuent de brouiller la perception : inaudibles cafouillages d’ondes frémissantes, d’échos étouffés et de bourdonnements sourds qui viennent contaminer les pistes, perturbations subliminales d’accrocs, de sursauts ou de pixellisations qui font sauter l’image vidéo, Philippe Lerestif nous soumet à un flux d’informations non hiérarchisées, à des bribes fragmentées qui à la fois construisent et déconstruisent une hypothétique narration puisque trouée de vides, néant dont il faudra se saisir.
« L’art est réalité, c’est ce maillon qui manque et non les maillons qui existent. L’art, ce n’est pas ce que vous voyez, l’art c’est la brèche. », disait Marcel Duchamp.
L’homme aperçu
Son ges s’appuie sur la logique d’une représentation projetée, indirecte, libérée par à-coups comme un effet de mémoire. Ici se mêlent ou s’entrecroisent les fruits d’une récolte menée tant dans le réel que dans l’image rêvée. Le corps, à la fois visible et voyant, au carrefour d’une appropriation et d’une création, dépose les indices de son passage ou de sa présence. L’auteur apparaît aux marges de ces images, dans une double relation de metteur en scène et de spectateur de ses créations. Il est celui qui a cassé les moules, celui qui a dirigé les lampes, celui qui a disposé les sons et flouté les images. Signes d’un corps qui traverse physiquement ses œuvres, il laisse une empreinte de pas sur le sable qui rejoue l’instant de la découverte.
Derrière chaque image, il y a le corps cadrant. L’outil caméra ou appareil photo est une addition du corps comme une prothèse visuelle, que l’on porte, que l’on s’approprie, jusqu’à s’y soumettre. L’œil se ferme, on se penche, on allonge la tête… .En incorporant la mécanique voyante au mécanisme moteur du corps en marche, la photographie devient le résultat d’une action physique et en ce sens ne produit pas une image fixe mais l’expression d’un mouvement, d’un vécu à ce moment là.
Ces images sont donc à saisir par rapport aux circonstances de leur prise, comme les témoins d’une fluidité à laquelle nous sommes conviés : celle de la marche.
L’œuvre en territoire(s)
Contrairement à n’importe quel objet réel, l’œuvre est toujours à propos d’autre chose que d’elle-même comme l’aménagement de passerelles qui feraient sens et nous renverraient à d’autres espaces. L’artiste arpenteur bricole un univers significatif constitué de fragments, marques sensibles qui initient la fondation de territoires comme un art du bâtir. De ces éléments épars, usant de multiples voies de représentation, prélèvements d’un hors champ qui fait écho, le territoire qui s’invente se pense en terme de traversées et de va-et-vient. Ici l’art opèrerait le retrait de son lieu propre à savoir l’œuvre d’art et s’engagerait à travers l’espace réel ou symbolique de cette fiction. Autrement dit, les objets effectivement présents ne sont qu’un aspect de l’œuvre auquel on ne peut la réduire. Supports de l’imagination, nous y sommes comme transportés. Dès lors, aucune œuvre ne se limite ici à un objet clos qui délimite la perception mais qui au contraire en encourage le dépassement comme la projection dans une dimension virtuelle ou imaginaire.
La brèche ou la part manquante de Son ges était donc celle de l’image mentale instaurée par les sons invisibles ou les photographies muettes. La marche de l’artiste qui est aussi une réalisation spatiale, devient un récit de territoires qui, listant le réel, cartographiant les lieux et les espaces, élabore une géographie non plus physique et humaine mais aussi mentale.
Il y a ici autant à voir et entendre qu’à projeter et songer.
Mémoire vive
Philippe Lerestif figure un rapport de l’homme au monde selon deux axes conjoints. D’abord, l’appropriation du réel de l’ordre de la prise dont les photographies et les sons prélevés sont l’expression sensible et perceptible de l’acte d’être qu’il pose au terme de son enquête au cœur de la réalité et, parallèlement à cela, le dévoilement d’un contenu de sensations, de concepts et de sentiments appartenant à sa propre histoire qui seraient comme des doubles de nous-mêmes. Il s’accorde en ce sens à une appropriation individuelle et collective du monde. Dès lors, ces images surviennent à la fois de la retranscription objective du monde en tant qu’espace et de la réification d’un vécu à saisir en tant que lieu c’est-à-dire non plus quantitativement mais qualitativement spécifique, unique, marqué d’une certaine couleur psychologique.
Au-delà des souvenirs que l’on feuillette comme l’accumulation disparate d’évènements, ces images ont attrait à la mémoire qui interpelle l’identité même. Philippe Lerestif, dans l’inscription et la conservation d’instants de vie, nous montre des images-mémoire qui, aménageant un déjà-vu, produisent un espace de vérité. Il n’est pas question ici de doubler une réalité existante mais d’instituer une réalité mentale enfouie à l’intérieur de chacun de nous et donc systématiquement actualisée. La prise photographique ou filmique n’est pas seulement un enregistrement mais bien ce par quoi la vie s’éprouve voire même se met à jour. A partir de l’objet intime, situé dans l’infra mince, s’opère un élan vers un universel qui nous concerne tous puisque de la réalité du monde, nous n’aurons jamais une connaissance claire, puisque le monde en soi, dans sa totalité, ne pourra jamais être présenté, reste l’instrument partiel et anti-spectaculaire de l’être au monde dans ce qui constitue peut-être la seule réalité : celle du corps.
Le point de vue parcellaire, l’éclat sauvage des bruits, l’altération des tons et les dimensions imposantes, tout concourt à créer l’expérience sensorielle de l’homme immergé dans la nature et de l’imagination qui s’essouffle. Son ges est un témoignage sur ce qu’est le souvenir et sur ce qu’il peut expliquer du monde. Autrement dit, Philippe Lerestif articule un journal qui n’est pas un récit au sens d’une narration chronologique mais une histoire forcément fragmentée. Cette identité, restituée à travers une errance, est faite d’un tas de petits morceaux. On perçoit alors une sorte d’érosion du moi travaillée plastiquement au travers d’images ternies, troublées qui feraient office d’écran.
Face à ces questions de l’instant, du fragment, de la perte, de la mémoire, nous ne sommes jamais en présence d’une œuvre autoritaire affirmant un savoir-faire ou un statut d’artiste en tant que créateur mais en tant que sujet nomade, éparpillé, qui se construit dans des instants de vie.
L’utopie de Philippe Lerestif, à la fois fragile et poétique, est comme un travail sur le possible, art de l’inachevé et de l’inachevable. Dès lors, cette histoire est interchangeable, permutable, siège d’un réel et d’un possible.
Ces œuvres ne sont pas des finalités encore moins des certitudes, agencées en vue d’un sens en blanc, en creux, elles contiennent potentiellement toutes les œuvres non réalisées comme des possibilités de vie.
Plutôt que de se perdre dans le chaos infini de ce qui est et qu’il n’embrassera jamais, l’artiste élabore des fictions, toutes vraies et toutes fausses, tenant sur la seule valeur de réel qu’on leur suppose ou accorde, supplications à la croyance de ces images volées ou vécues, lancées comme des appels.
Aurélie Noury, 2005


